Archiscopie 43 - juillet 2026

Éditorial

De retour  ! - Prendre une pause... Un luxe rare dans un monde où l’existence se mesure en présence sur les réseaux sociaux et où la vie d’une revue est cadencée par l’implacable métronome de sa périodicité. Nous avons eu cette chance.

Ces six derniers mois, si le temps de la parution s’est interrompu, celui des discussions, de la réflexion et des ajustements a marché bon train. À l’arrivée, pas de révolution mais des aménagements par touches, avec de nouveaux formats (Pour aller plus loin, Portfolio, Calendrier) et la création de la rubrique “Côté Cité” qui, comme son nom l’indique, fait écho aux différentes activités portées par l’institution. Les équipes du musée et des archives y tiennent la chronique “Trésors des collections” où sont présentés des œuvres et des documents exceptionnels, parfois inédits. La bibliothèque d’architecture contemporaine Jean-Louis Cohen reprend la rédaction de la Bibliographie en y ajoutant une dimension internationale. À partir de ses nouvelles acquisitions, l’équipe présente la “Sélection de livres”. La rubrique accueille également des articles de fond liés à la vie de la Cité et à ses collections.

L’“Espace critique” reste ouvert ! Avec des coups de projecteur sur la création architecturale contemporaine, des retours sur des projets et des moments marquants, mais aussi quelques détours par les arts et les autres disciplines, la rubrique met en lumière les multiples facettes de la culture architecturale. Dans cette optique, la photographie comme observatoire des environnements bâtis fait son entrée.

Le principe d’un dossier thématique faisant le lien avec des moments forts de la programmation de la Cité est maintenu. Le thème “Guerre et paysage” accompagne ainsi l’exposition “Patrimoines en résistance. De Tombouctou à Odessa”, présentée à la Cité jusqu’au 3 janvier 2027. Pris au sens large, les paysages en guerre, de guerre ou militaires sont étudiés ici à travers le temps et le monde, parfois jusqu’aux limites du réel. Ils n’épuisent pas les questions spatiales autour du sujet mais ouvrent une réflexion exploratoire à la fois historique, technique, urbaine, paysagère et philosophique. Dans l’“Entretien”, autre temps fort du sommaire maintenu, Élisabeth Essaïan et Mathilde Leloup, commissaires de l’exposition “Patrimoines en résistance”, montrent comment, dans les conflits, le patrimoine se fait le miroir des évolutions des sociétés contemporaines, entre effacement, résistance et réparation. Tout comme le paysage…

Mélanie Meunier

 

Parution le 16 juin

 

SOMMAIRE


DOSSIER

 

Les paysages militaires, entre science, technologie et “ce qui arrive”
par Antoine Picon
La lecture des sites et des paysages fait partie de l’art militaire. Qu’il s’agisse de choisir des emplacements où stationner des forces, de déterminer des fronts d’attaque ou de défense, ou encore d’aménager des installations provisoires ou permanentes, tout ou presque importe. À travers quelques grands thèmes allant de l’art des jardins à la logistique en passant par les jeux vidéo, ce panorama historique explore le rapport des militaires au paysage.

Le gazon : un marqueur des paysages de guerre suburbains
par Émilie d’Orgeix
Observer, modeler et entretenir : autour des villes fortifiées du XVI ᵉ au XVIII ᵉ siècle, la disposition des terrains, la pente des glacis, l’écoulement des eaux, la qualité des sols et l’état de la végétation entrent dans la définition même d’un espace de défense. Les zones non edificandi établies au-delà des remparts de ces villes produisent de nouveaux paysages de guerre prospectifs. Vue rapprochée sur quelques brins d’herbe !

Verdun : de la zone rouge à la forêt d’exception
par Jean-Paul Amat
Point névralgique du rideau défensif des Hauts de Meuse, Verdun et ses places fortes sont le théâtre de la bataille de tous les superlatifs durant la première guerre mondiale : la plus brutale, la plus meurtrière, la plus longue, la plus consommatrice de munitions… De paysage en guerre, le champ de bataille de Verdun s’est transformé en paysage de guerre, selon des trajectoires mémorielles, patrimoniales et environnementales complémentaires.

La carte militaire en question
par Sophie Trelcat
La lutte des paysans du Larzac contre l’extension d’un camp militaire dans les années 1970 paraît lointaine, du temps où l’armée était encore un acteur majeur de l’aménagement et de l’économie des territoires. La suspension du service militaire obligatoire en 1997 et la réforme de la carte militaire engagée en 2008 ont mis un coup d’arrêt à la dynamique. Si ces décisions ont fragilisé certaines villes de garnison, elles ont aussi ouvert un vaste champ des possibles pour la fabrique urbaine grâce à la libération d’emprises foncières. Reste à mesurer les effets de ces recompositions.

Penser la guerre avec Paul Virilio
par Jean-Pierre Le Dantec
Si la partie artistique de l’œuvre de l’architecte et philosophe Paul Virilio (1932-2018), marquée par la découverte d’un objet plastique inédit en 1958 (le bunker) et l’avant-garde architectural des années 1960 et 1970 (la fonction oblique, Architecture principe), paraît appartenir à l’histoire, son volet théorique, qui s’ouvre par la publication de L’Insécurité du territoire (1976), est toujours d’actualité, voire prophétique à certains égards.

Militarisation des images : une esthétique de la disparition
par Hélène Mutter
Les stratèges militaires ont toujours cherché à “prendre de la hauteur” pour évaluer le terrain et agir sur le champ de bataille. Au fur et à mesure des évolutions scientifiques et technologiques, leurs outils et leurs méthodes - cartes, longues-vues, plans-reliefs, montgolfières, avions, appareils photographiques, satellites, drones… - ont produit des images qui ont modifié en profondeur la perception des paysages militaires. Première guerre suivie mondialement en direct à la télévision, la guerre du Golfe de 1990-1991, photographiée et filmée par les soldats en opération, constitue un moment de bascule aussi bien sur le terrain militaire que médiatique et esthétique.

Fausse ville, vrai paysage militaire
par Mélanie Meunier
“La guerre repose sur le mensonge”, disait le général et philosophe chinois Sun Tze il y a 2 500 ans dans son traité L’Art de la guerre. Le dogme n’a pas été démenti depuis. Désinformation, dissimulation, duperie, omission… : le mensonge fait partie de la stratégie militaire et se décline spatialement jusqu’à l’échelle du paysage. Cette production “hyperréelle”, qui a tous les traits du réel mais “n’en est que la réfraction démultipliée”, une “hallucinante ressemblance du réel à lui-même” - pour paraphraser Jean Baudrillard dans Simulacres et simulation - a mis sur la carte du monde une étrange constellation de fausses villes.

Champs de bataille au cinéma : géographies et simulacres
par Joachim Lepastier
Comment raconter, représenter, incarner, filmer, faire ressentir les champs de bataille ? Genre prolifique, les films de guerre ne semblent pas avoir épuisé les réponses à la question tant cette dernière est elle-même traversée de nouvelles conflictualités d’ordre géopolitique, militaire, etc. Huit films - 1917, Les Sentiers de la gloire, La Bataille d’Alger, Païsa, Put Your Soul on Your Hand and Walk, Notre musique, Architecton, Manœuvre - esquissent une typologie des champs de bataille, entre horizontalité et verticalité, réalité, décor, évocation, personnification et simulation.

Pour aller plus loin
 

 

ENTRETIEN

 

Élisabeth Essaïan et Mathilde Leloup
Le patrimoine […] peut acquérir une valeur qu’on ne lui accordait pas par le passé
Propos recueillis par Mélanie Meunier
L’exposition “Patrimoines en résistance. De Tombouctou à Odessa”, à laquelle fait écho le dossier “Guerre et paysage” de ce numéro, est présentée à la Cité de l’architecture et du patrimoine jusqu’au 3 janvier 2027. Ses commissaires, Élisabeth Essaïan, architecte, docteure en architecture, maîtresse de conférences à l’Ensa de Paris-Belleville et chercheuse au laboratoire Ipraus, et Mathilde Leloup, docteure en science politique, maîtresse de conférences à l’Institut d’études européennes de l’université Paris 8 Vincennes et chercheuse au laboratoire Cresppa, ont conçu son parcours et son catalogue comme une invitation à s’interroger sur les multiples aspects de la destruction du patrimoine culturel dans les conflits armés du XXI ᵉ siècle. Entre effacement, résistance et réparation, le patrimoine se fait le miroir des évolutions des sociétés contemporaines.

 

ESPACE CRITIQUE


Issy-les-Moulineaux : le choix de la modernité
par Jean-François Pousse
Tous les six ans, les cartes de la politique de la ville sont rebattues à l’occasion des élections. Pendant que certains projets urbains sont remis en cause par l’arrivée de nouvelles équipes, les villes où les élus sont reconduits suivent des trajectoires urbaines singulières et parfois contrastées. En banlieue parisienne, quand le maire du Plessis-Robinson poursuit une politique d’architecture néo-traditionnelle, celui d’Issy-les-Moulineaux mise sur les tours et l’architecture contemporaine.

Le Plessis-Robinson : le goût de la tradition
par 144 TTC (Yukio Chapuis, Zoé Frommer, Oscar Lévy, Jade Richard et Axel Wlody)
Depuis la fin des années 1980, certaines communes de la ceinture rouge passées à droite voient fleurir une architecture néo-traditionaliste en rupture avec l’urbanisme moderne dont elles sont héritières. Cette production néolibérale, particulièrement rentable, échappe souvent au champ de la critique bien qu’elle connaisse un rayonnement international. Situé dans les Hauts-de-Seine, Le Plessis-Robinson se trouve au cœur du phénomène.

Habiter Mayotte : learning from Chido ?
par Malek Nacouzi
En frappant Mayotte en décembre 2024, le cyclone Chido a attiré l’attention de tout le pays sur les difficultés de ce département français situé à 8000 km de l’Hexagone. Étudiées dans le cadre du DSA Architecture et risques majeurs de l’Ensa de Paris-Belleville, les problématiques de l’habitat mahorais sont ancrées dans une réalité sociale, économique, foncière, politique et environnementale complexe qui doit être prise en compte dans sa globalité. Au risque de voir se répéter l’histoire…

Transformer, réparer, agir : l’existant comme nouveau paradigme ?
par Pierre Maurer
Comment construire un monde nouveau sans tabula rasa ? En questionnant notre rapport à la démolition, en sortant de l’extractivisme, en transformant l’existant… Trois livres, écrits par deux enseignants en école d’architecture et une association professionnelle, proposent des alternatives s’orientant vers une architecture de l’attention aux milieux vivants.

Portfolio
Le village Potemkine
Photographies de Gregor Sailer
Après Survival Town, Kijong-dong, Jeoffrécourt et Le Plessis-Robinson, l’illusion urbaine se poursuit à travers l’objectif du photographe autrichien Gregor Sailer, dont le travail se situe aux frontières de l’art et de l’architecture.

 

 

CÔTÉ CITÉ


Art et architecture : une recherche partagée
par Jean-Roch Bouiller
Dans son nouveau cycle d’expositions temporaires, la Cité de l’architecture et du patrimoine met en regard ses collections patrimoniales (moulages, peintures) et des œuvres d’art contemporain. Après Fabienne Verdier et des artistes du mouvement américain Color Field Painting en 2025, la Cité accueille actuellement le travail de Jesús Rafael Soto et rendra hommage à François Morellet cet automne. L’occasion d’explorer les liens féconds entre art, architecture et patrimoine.

Trésors des collections
Les Choux de Créteil
par le Centre d’archives d’architecture contemporaine
Depuis 50 ans, les Choux de Créteil fascinent le monde. Cet ensemble de onze tours d’habitation, qui a rendu célèbre son créateur Gérard Grandval, est l’une des nombreuses réalisations architecturales modernes emblématiques de Créteil : palais de justice, hôtel de ville, usine Pernod, etc. Édifié au cœur de la ville, dans le quartier du Palais proche de l’université et de la préfecture du Val-de-Marne, il témoigne encore aujourd’hui de ce que l’architecture des années 1970 pouvait avoir de plus innovant et spectaculaire.

Sélection de livres 
par la bibliothèque d’architecture contemporaine Jean-Louis Cohen
La bibliothèque d’architecture contemporaine Jean-Louis Cohen présente un florilège de ses acquisitions récentes. Pour parcourir le catalogue complet - près de 56000 volumes et 1300 titres de périodiques en une trentaine de langues - et pour vous informer sur la consultation, rendez-vous sur <portaildocumentaire.citedelarchitecture.fr>.

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