Éditorial
Y aura-t-il de la neige cet hiver ? - Chaque année, l’attente est là. Les adeptes des sports d’hiver (moins de 10 % de la population) et les professionnels du secteur français (120 000 personnes) trépignent, sondent les prévisions météo et conjecturent.
À quelques semaines de l’ouverture des domaines skiables, l’ampleur inédite d’El Niño et ses effets redoutés sur le climat brouillent les pronostics. L’hiver, dit-on, sera doux et humide, avec de fortes disparités d’enneigement en fonction des massifs et de l’altitude. Aucune certitude donc, si ce n’est celle qu’à l’avenir les saisons de ski vont raccourcir, probablement d’un mois en haute altitude d’ici 2050.
Les stations construites depuis les années 1960 sur le credo erroné d’une disponibilité sans limite de la neige - que le philosophe Hartmut Rosa considère justement comme la manifestation de l’indisponible ) - arrivent au bout de leur modèle économique à mesure que s’épuise le filon de l’or blanc. La ruée vers la montagne, qui a connu un premier essor à la fin du XIXe siècle lorsque les paysages alpins nourrissaient les imaginaires et la quête de sublime des citadins, s’est répandue sur tous les massifs dans la seconde moitié du XXe siècle. Architectes, urbanistes, ingénieurs, promoteurs, politiques, élus, grands corps d’État, populations locales ont alors été pris dans une dynamique extraordinaire qui a rendu la montagne accessible et en a fait une infrastructure de loisirs moderne avec ses stations, ses remontées mécaniques, ses routes, ses barrages, ses domaines skiables et ses secteurs naturels protégés. Le réchauffement climatique enraye la machine, qui doit désormais faire face à son obsolescence.
Avec ou sans neige, dans une sorte d’acharnement “surtouristique”, d’autres filons, parmi lesquels les manifestations sportives, récréatives et culturelles XXL, se développent tout au long de l’année en haute altitude. Les quatrièmes Jeux olympiques d’hiver organisés en France - JOP 2030 Les Alpes - contribueront-ils eux aussi à cette fuite en avant ou participeront-ils à construire une montagne durable ? S’il est encore trop tôt pour en juger, notre dossier, axé sur l’arc alpin, explore certaines pistes de réflexion qui nous semblent essentielles pour comprendre les enjeux en présence. Hier laboratoire de la modernité architecturale, aujourd’hui sentinelle du climat, gageons que la montagne sera aux avant-postes de l’adaptation.
Mélanie Meunier
Parution le 23 octobre 2026
SOMMAIRE
DOSSIER
Les Alpes : de l’aménagement au ménagement
par Susanne Stacher
Les Alpes se sont réchauffées de deux degrés depuis l’ère préindustrielle, soit deux fois plus que la moyenne mondiale. Et le phénomène s’aggrave. Les périodes d’enneigement se réduisent, le pergélisol fond et, d’ici 2100, les glaciers auront quasiment disparu. L’image d’eldorado du ski de l’arc alpin née au siècle dernier s’efface à mesure qu’avance l’obsolescence de son modèle de développement et que grandit la menace des catastrophes naturelles dues au dérèglement climatique, lui-même entretenu par l’exploitation des ressources, l’artificialisation des sols… c’est l’effet boule de neige. En quête des cimes et de sublime, l’homme a conquis la montagne jusqu’au vertige.
En chiffres
L’économie du ski en surchauffe
Destination majeure du tourisme de sports d’hiver, la France se classe au deuxième rang mondial après les États-Unis. Le réchauffement climatique (+2,5 °C dans les Alpes contre 1,7 °C en moyenne dans le reste de la France depuis 1900) va affecter de plus en plus lourdement l’économie du ski et modifier dans les années à venir sa géographie jusqu’en haut des sommets. Bref état des lieux.
L’emprise des cimes : les Alpes et la fin de l’or blanc
par Jeremy Lecomte
L’économie du ski s’essouffle. Sous perfusion d’argent public et de neige artificielle, les stations cherchent de nouvelles rentabilités dans l’événementiel et la marchandisation à outrance d’une image fantasmée de la montagne. Et si l’avenir était dans la déprise des cimes ? Débarrassé de l’idée d’accessibilité des sommets à tout prix, un autre rapport apaisé à la montagne est possible.
Montagnes et modernités soviétiques
par Fabien Bellat
Après la chute de l’URSS, l’effondrement de l’économie touristique a mis en péril les stations de ski construites par le régime soviétique à partir des années 1960. Aujourd’hui, ces friches attisent les intérêts des investisseurs, et certains programmes immobiliers, destinés à une clientèle fortunée, risquent de faire table rase de ce patrimoine. Retour sur cette autre modernité architecturale de la montagne, entre préfabrication lourde, dialogue avec le paysage et inspiration vernaculaire.
La montagne comme infrastructure
par Frédérique Mocquet
L’aménagement de la montagne pour les sports d’hiver a tendance à occulter un temps aménagiste plus ancien mais non moins spectaculaire. À partir de la fin du XIXᵉ siècle, face à la ruine des paysages alpins et aux risques de catastrophes naturelles, les grands corps d’État se mobilisent pour restaurer les terrains de montagne. Entre 1880 et 1914, cette mission titanesque assurée par un service du même nom (RTM), transforme les territoires alpins en véritables infrastructures à visée productive. Aujourd’hui, alors que dominent à nouveau les questions environnementales, quels sont les enseignements de cet autre âge d’or aménagiste des montagnes ?
Une relecture désaménagiste du ski français
par Pierre-Alexandre Métral
Loin des grandes stations faisant la renommée du tourisme de neige français, nombre de petits centres de ski de moyenne montagne ont cessé leur exploitation. Retour sur une géo-histoire du ski, lue sous un prisme “désaménagiste”.
Protections patrimoniales des stations de ski alpines
par Jean-François Lyon-Caen
Réalisées depuis les années 1960, les stations de ski doivent s’adapter au changement climatique et à l’évolution des pratiques sociales en montagne. Pour certaines d’entre elles, reconnues comme territoires d’invention, se pose également la question de la conservation de leur caractère expérimental et donc de leur patrimoine architectural et urbain.
Sports d’hiver au cinéma : quand la mécanique s’enraye
par Joachim Lepastier
Qu’elles soient filmées dans la magie de l’hiver ou hors saison, les stations de ski au cinéma sont souvent montrées comme des mécaniques performantes mais toujours sous la menace d’un imprévu qui viendrait tout dérégler. Autant d’alertes plus ou moins comiques, dérisoires ou tragiques - selon le registre du film - qui nous incitent à penser un nouveau rapport entre l’humain et le territoire montagnard.
Pour aller plus loin
ENTRETIEN
Sonia Doucerain
“J’aimerais qu’on arrête de construire des bâtiments privés en montagne”
Propos recueillis par Mélanie Meunier
En première ligne face au réchauffement climatique, la vie en montagne doit être repensée, loin du modèle d’exploitation touristique inventé au siècle dernier : le temps du ménagement est venu. Parmi les acteurs engagés dans cette voie, l’architecte grenobloise Sonia Doucerain partage sa vision et son expérience au sein de son agence fondée en 2002 avec l’architecte Ludovic Brenas et en tant que directrice du master Montagnes, architecture, paysage (MAP) à l’Ensa de Grenoble.
ESPACE CRITIQUE
Le logement : intervenir dans l’existant
par Gabriel Ehret
Sans surprise, l’attractivité des grandes agglomérations entraîne l’inflation des prix du foncier et de l’immobilier. Qu’il s’agisse d’habitat en accession ou de logement social, comment éviter l’envolée dans des métropoles de plus en plus denses ? Le “déjà-là” offre de nouvelles perspectives aux aménageurs publics et privés ainsi qu’aux architectes pour créer des logements. Tour d’horizon lyonnais, où la métropole comptera bientôt un million et demi d’habitants.
Le Plessis-Robinson : le coût de la tradition
par 144 TTC (Yukio Chapuis, Zoé Frommer, Oscar Lévy, Jade Richard et Axel Wlody)
Dans le précédent numéro d’Archiscopie, les auteurs avaient livré une enquête sur le réseau d’acteurs du développement de l’architecture néo-traditionaliste francilienne, en particulier au Plessis-Robinson. Des stratégies politiquesaux logiques foncières, ce second volet s’attache à évaluer la forme que prend, dans cette ville, un quartier d’habitation réalisé dans une zone d’activité en cours de reconversion partielle : d’un high-tech déjà daté à une ville italienne fantasmée.
La Boulangerie : construire la dignité de l’urgence
par Sophie Trelcat
Dans le nord de Paris, l’ancienne caserne Gley accueille depuis plus de vingt ans l’un des plus grands centres d’hébergement d’urgence de la capitale. Sa restructuration par l’agence de François Brugel et Atelier Rita accompagne la pérennisation d’un dispositif conçu à l’origine comme provisoire. Entre contraintes réglementaires, sobriété budgétaire et attention portée aux usages, le projet montre ce que l’architecture peut apporter à l’accueil des plus précaires.
Le bambou, matière de liens
par Cloé Ando
Depuis 2017, Cloé Ando, “une cyclobaroudeuse-archi-photographe”, explore l’Asie à la recherche des savoir-faire qui construisent des liens harmonieux avec le vivant. En Inde et au Cambodge, elle raconte comment le bambou peut allier héritage vernaculaire, expérimentation et approche permaculturelle de l’architecture.
Portfolio
Front de mer aquitain
Photographies d'Eric Tabuchi et de Nelly Monnier (Atelier ARN)
Difficile en quelques pages de rendre compte de l’ampleur documentaire et de la portée artistique de l’Atlas des régions naturelles, débuté en 2017 par Eric Tabuchi et Nelly Monnier. Alors que vient de paraître le huitième volume de ce projet qui s’inscrit dans la tradition des grandes missions photographiques françaises, nous avons choisi d’explorer ce que l’ARN montre d’un territoire en particulier : la côte aquitaine.
CÔTÉ CITÉ
Le musée d’architecture et les moulages monumentaux
par Jean-Marc Hofman
Avant l’ère numérique et la réalité virtuelle, le musée de Sculpture comparée (1879-1937), ancêtre de la Cité de l’architecture et du patrimoine, offrait déjà à ses visiteurs un voyage en immersion à travers la France monumentale du Moyen Âge. Du palais du Trocadéro à Paris au Metropolitan Museum, à New York, en passant par le Crystal Palace remonté à Sydenham, la vogue des moulages monumentaux participe autant à la réévaluation du patrimoine architectural médiéval, longtemps en disgrâce, qu’à faire émerger les premiers musées d’architecture.
Trésors des collections
Paul Andreu : du trait à l’architecture
par le Musée, galerie d'architecture contemporaine
Le 4 mars 1969, le jeune architecte et ingénieur Paul Andreu (1938-2018) croque sur un carnet les premières courbes de l’aéroport de Roissy. C’est l’acte de naissance d’une architecture de papier magistrale, dessinée méticuleusement tout au long de sa carrière sur 69 carnets identiques de la marque Dauphin. Mémoire de son processus de création et de sa pensée architecturale, ces recueils ont intégré les collections de la Cité de l’architecture et du patrimoine en 2023 grâce à la donation de Nadine Eghels Andreu.
Sélection de livres
par la bibliothèque d’architecture contemporaine Jean-Louis Cohen
La bibliothèque d’architecture contemporaine Jean-Louis Cohen présente un florilège de ses acquisitions récentes.
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