Archiscopie 23 - automne 2020

Éditorial

L’architecture aux prises avec le climat - Un jour, le soleil s’est mis à briller à l’intérieur d’une ancienne usine transformée en musée.

Intitulée The Weather Project, l’éblouissante installation d’Olafur Eliasson dans le grand volume de la Turbine Hall à la Tate Modern, en 2003, posait clairement la relation entre l’architecture et le climat. Dix-sept ans après cette vision d’artiste, Philippe Rahm, dont on se souvient du manifeste d’architecture météorologique Digestible Gulf Stream à la Biennale d’architecture de Venise 2008, nous dit que l’architecture ne suit désormais plus la fonction mais le climat…
Au passage du siècle, des architectes comme Diller + Scofidio et leur architecture-nuage flottant sur le lac d’Yverdon, ou bien Nick Grimshaw et ses biomes de l’Eden Project, inscrit dans une ancienne carrière en Cornouailles anglaise, ont montré que ce thème du climat était bien au cœur de leurs préoccupations.
Comme Grimshaw pour ses bulles protectrices de la biodiversité, Bjarke Ingels s’est inspiré du travail sur les dômes géodésiques de Buckminster Fuller, dont le pavillon des États-Unis à l’Expo universelle de Montréal en 1967 reste l’icône de ce champ de recherche, pour imaginer une ville sur Mars. Un défi à l’hostilité du climat. L’idée de la bulle s’est ainsi regonflée. Bulle, coque et autres dômes. On se souvient d’un Greenaway nous montrant dans Le Ventre de l’architecte un concepteur obsédé par la sphère de Boullée. Depuis, on a lu Sloterdijk nous décryptant l’univers des sphères et des bulles produites par différentes écumes. Prodigieuse immersion.
Dans les années 1970, marquées par les chocs pétroliers, le slogan “On n’a plus de pétrole mais on a des idées” avait amené à reconsidérer l’architecture solaire et le bioclimatique. Reyner Banham avait alors prôné une “architecture of the well-tempered environment”. On notera que depuis une décennie, le Solar Decathlon engage régulièrement les écoles d’architecture européennes à expérimenter sur le sujet écologique et climatique. Si l’enjeu pédagogique n’est plus à démontrer, parallèlement, les idées d’écoresponsabilité et de réutilisation ont bien fait leur chemin.
À l’heure où le thermomètre ne cesse de grimper - le mois de septembre aura été le plus chaud jamais enregistré - et où les catastrophes climatiques se répètent, on regarde la banquise se déliter tragiquement et l’on met des bâches sur les glaciers des Alpes italiennes pour ralentir la fonte. Le paysagiste Bas Smets nous révèle que la nature est un algorithme complexe qu’il ne faut pas hésiter à hacker… La technologie peut-elle nous aider à assurer la transition écologique ? Le Media-TIC, bâtiment-manifeste construit avec intelligence en 2010 par Cloud 9 dans le quartier 22@ à Barcelone, n’a pas réussi à dissiper les doutes sur le sujet. Une chose est sûre : on a changé aujourd’hui d’échelle car tout est à analyser sous l’angle de l’Anthropocène et la crise sanitaire ne peut qu’accélérer le changement de paradigme.
Francis Rambert

 

 

SOMMAIRE


LE THÈME

 

Ce que le climat fait à l’architecture
par Olivier Namias
La survie de la planète vaut bien quelques sacrifices : immoler l’architecture sur l’autel de l’efficience énergétique semble un moindre mal pour contrer l’apocalypse qui vient. Face à la broyeuse de l’urgence climatique, les architectes sont le dernier rempart protégeant l’architecture de la destruction totale, en montrant qu’elle est bien plus que l’énième maillon d’un système de régulation apparaissant par ailleurs totalement inadapté aux défis annoncés.

Les fondamentaux de l’architecture remis en question
par Mathieu Mercuriali
Matérialités, flux, énergies… Le vocabulaire a changé, preuve des bouleversements dans les fondamentaux de l’architecture. Mais peut-on sortir de la surtechnicité qui a effectivement modifié l’écriture des projets ? C’est tout l’enjeu pour l’architecte qui aujourd’hui vit la “post-croissance”.

Quand la mer monte…
par Sophie Trelcat
Le réchauffement climatique a modifié la donne dans le nord du pays aussi. Les Hauts-de-France ont ainsi vu les conditions changer. Dès lors, comment adapter l’architecture à cette nouvelle situation tout en réduisant l’empreinte carbone ? Inertie thermique, toiture végétalisée, choix des matériaux, relation intérieur-extérieur… Enquête sur l’évolution de la conception du projet dans l’écosystème actuel des entreprises.

Faisceaux d’énergies
par Gabriel Ehret
En territoire rural comme en milieu métropolitain, le grand secteur de Rhône-Alpes multiplie les initiatives en faveur du climat. On ne compte plus les panneaux photovoltaïques sur les bâtiments d’élevage et le potentiel énergétique de la biomasse d’origine agro-alimentaire se renforce. À plus grande échelle, il s’agit de réinterroger la production énergétique en construisant notamment une centrale souterraine en remplacement d’usines hydroélectriques, ou en installant des hydroliennes. Sans oublier le vélo en ville et le métrocâble...

Quand l’immersif fabrique un climat
par Philippe Trétiack
Dopés par la vogue de l’immersif qui déferle sur les lieux d’exposition, les architectes inventent des univers clos qui sont autant de climats. Des sphères protectrices à la scénographie du nuage conçu par Diller + Scofidio sur un lac helvétique en passant par les dômes géodésiques d’un Buckminster Fuller, les bâtiments s’échappent du monde pour mieux le récréer et le démultiplier. Ambiances.

Et si la transition écologique pouvait se passer du numérique…
par Jean-Baptiste Marie
Ville intelligente versus ville durable. S’opposent-elles ou faut-il les combiner ? Tandis que la transition écologique et la transition numérique sont enclenchées sur la planète, on peut s’interroger sur l’ambivalence de leurs interactions surtout quand on connaît l’impact des nouvelles technologies sur l’environnement, qui est loin d’être neutre. L’urbanisme doit avant tout s’attacher à maîtriser les enjeux climatiques et ceux de l’écologie urbaine.

Hassan Fathy et le malkaf
par Serge Santelli
Dispositif pour capter le vent, le malkaf a fait ses preuves dans une réinterprétation de l’architecture traditionnelle. Si depuis la disparition de Hassan Fathy, en 1989, aucun malkaf n’a été construit en Égypte, il a réapparu dans une ville nouvelle du Golfe. Quand la ventilation naturelle s’affirme comme la technologie appropriée.

Servis sur un plateau, un cloître et son jardin
par Christine Desmoulins
Nouveau site, nouveau modèle architectural. En décidant de quitter Cachan Paris-Saclay, l’École normale supérieure se destinait à une autre expérience de campus. 1700 étudiants, 320 enseignants et chercheurs et 300 doctorants ont investi les lieux conçus par le Renzo Piano Building Workshop. Une pièce majeure de la nouvelle ville universitaire du Grand Paris.

L’air, la matière, le milieu, le climat
par Christine Carboni
Repères chronologiques

 

L’ENTRETIEN

 

BAS SMETS
La nature est un algorithme complexe
Propos recueillis par Francis Rambert
Basé dans la capitale belge, l’architecte-paysagiste Bas Smets, aussi ingénieur de formation, ne se dit ni urbaniste ni botaniste ; pourtant, il travaille sur la ville et avec les plantes. À l’aune du réchauffement climatique, il cultive l’expérimentation dans ses projets. Rendre la ville plus habitable, c’est ce qui le motive. Il intervient ainsi sur les hauts lieux de l’urbanisme de dalle comme La Défense près de Paris ou La Part-Dieu à Lyon. Et son grand chantier est le parc qu’il achèvera d’ici l’été 2021, pour la Fondation Luma à Arles. Prônant l’idée du “paysage augmenté”, il n’entend le projet qu’en termes de processus, loin de toute idée esthétique. Même si le mémorial pour les victimes de l’attentat de l’aéroport de Bruxelles, implanté en pleine forêt, reste un lieu aussi symbolique que poétique.

 

L’ESPACE CRITIQUE


Tendance
De la vraie nature de l’architecture

par Richard Scoffier
À l’heure où les mesures contre la pandémie se renforcent - port du masque obligatoire, distanciation, cages de plexiglas, interdiction des rassemblements, menaces de confinement… -, certains se tournent vers l’architecture en y cherchant des promesses de réconfort. Mais peut-on vraiment compter sur elle ?

Brest, ville-paysage en transition
par Amandine Diener
La ville-port du Finistère est engagée dans une vaste recomposition de nature à faire oublier la seule image d’une ville de la Reconstruction. Dans cette relecture, l’urbaniste Paola Viganò est en charge de l’élaboration d’un plan-guide à l’horizon 2040. Un nouveau récit est en train de s’écrire, dans lequel la nature s’infiltre.

Transformer pour mieux jouer
par Francis Rambert
La Comédie de Clermont-Ferrand a ouvert ses portes à la rentrée. C’est l’histoire d’une scène nationale qui n’avait pas encore trouvé de lieu fixe depuis sa création en 1997. Une ancienne gare routière a ainsi fait l’affaire pour installer le théâtre, doté de deux salles. Par ordre d’entrée en scène, le maire, Olivier Bianchi, et l’architecte, Eduardo Souto de Moura.

Ce qui se cache derrière l’ornement
par Can Onaner
En rupture avec les sécessionnistes, Adolf Loos a marqué son temps avec son écrit-manifeste contre l’ornement en 1908. Mais comment situer cette prise de position au cœur de l’œuvre d’Adolf Loos, entre le froid et le cruel, entre la maison et l’art, de la villa Karma sur les rives du lac Léman à la maison Steiner à Vienne. Décryptage d’un texte mythique qui nous entraîne dans les paradoxes du désir.

L’architecture au risque du public
par Guy Lambert
Si la relation des individus à l’architecture est communément fonction de la position d’où ils la considèrent - spécialiste, usager ou amateur, homme de l’art ou commanditaire -, le Siècle des lumières peut aujourd’hui être vu comme un moment de brouillage de ces distinctions. Deux publications en livrent une passionnante démonstration, sous l’angle respectivement de l’histoire et de la philosophie. Elles montrent comment les interactions que favorisent alors l’imprimé et l’espace public y ont contribué.
• Richard Wittman, Architecture, culture de l’imprimé et sphère publique dans la France du XVIIIe siècle [2007], Dijon, Les Presses du réel, 2019.
• Ludger Schwarte, Philosophie de l’architecture [2009], Paris, La Découverte / Zones, 2019.

Confinement, variations
par Rémi Guinard
Une maison dans la périphérie résidentielle de Mexico, une villa luxueuse à Séoul, le paysage des steppes en Mongolie au loin d’Oulan-Bator, une île fictive en Méditerranée, Harar où Rimbaud vécut dix ans dans l’est éthiopien, Hyderabad capitale du Telangana indien… Quels que soient le lieu sur la planète et la forme du film, on peut y voir quelque chose de nature à nous faire réfléchir sur l’idée de confinement.
• Mano de obra,
de David Zonana (Mexique, 2019, 83 min).
Sorti en salles le 19 août 2020.
• La Femme des steppes, le flic et l’œuf, de Wang Quan’an (Mongolie, 2019, 100 min).
Sorti en salles le 19 août 2020.
• Les Révoltés de l’an 2000, de Narciso Ibáñez Serrador (Espagne, 1976, 112 min).
Sorti en salles le 12 août 2020 et en DVD / Blu-ray chez Carlotta films.
• Je me suis enfui (2007/2020, 75 min) et Hyderabad (2017/2020, 72 min), de Christian Barani ;
<www.christianbarani.free.fr>.

Enseignement
Architecture et environnement
par Florence Lipsky
C’est à chaque fois une vision personnelle et non un positionnement institutionnel. Après Élodie Nourrigat, Mathieu Mercuriali, Jean Mas, Bita Azimi, Georges Heintz, c’est au tour de Florence Lipsky de s’exprimer dans Archiscopie sur la tournure que devrait prendre l’enseignement de l’architecture à l’heure des grandes transitions. Spécialiste des campus (aux États-Unis et au Japon notamment), cette enseignante chercheuse a une véritable réflexion sur les lieux universitaires, objet de sa thèse. Et, parallèlement, elle développe cet esprit de recherche avec Pascal Rollet au sein de l’agence qu’ils ont fondée ensemble. L’idée de recherche et développement est motrice dans leur démarche. Après vingt ans passés à l’École d’architecture de la ville & des territoires à Marne-la-Vallée, Florence Lipsky enseigne maintenant à l’ENSA de Paris-La Villette. Croiser l’architecture et l’environnement est au cœur de sa pédagogie pour former des “médecins de l’espace”.

 

LA BIBLIOGRAPHIE
 


 

Trimestriels parus